BANGLADESH

BANGLADESH

Pourquoi le Bangladesh constitue-t-il l’un des maillons les plus faibles dans cette chaîne d’économies asiatiques dont le dynamisme ne cesse de s’affirmer? Pourquoi est-il l’un des rares pays dont le déficit alimentaire ne baisse guère? Pourquoi des conditions de vie si précaires? Il est d’autant plus cruel de poser ces questions que, pendant des siècles, le Bengale fut l’une des provinces les plus florissantes de l’espace indien.

Les malédictions de l’histoire

À partir du milieu du XVIIIe siècle, le mauvais sort s’acharne sur cette partie du monde. Le pillage du Bengale par les premiers conquérants britanniques perturbe gravement l’économie. Par la suite, lorsque la puissance coloniale met un terme à l’arbitraire et aux exactions, la province reste en partie négligée, sous-administrée, peu développée, en comparaison d’autres provinces comme le Panjab. De surcroît, à l’intérieur du Bengale britannique, la partie est qui deviendra le Pakistan oriental en 1947 est particulièrement sous-développée en comparaison de l’essor urbain et industriel de Calcutta et d’autres villes de la province qui resteront indiennes.

L’économie bouge peu, si ce n’est la culture du jute encouragée par les Britanniques au XIXe siècle (mais les usines sont à Calcutta). Elle se fait peu à peu distancer par la population; malgré un taux d’accroissement démographique modéré, le déséquilibre se creuse entre les hommes et les ressources. Circonstance aggravante, la faible progression des villes s’accompagne de densités rurales toujours plus lourdes. Vers 1880-1890, toutes les terres cultivables ont été ouvertes à la charrue. Faute de progrès dans les rendements, la production de céréales par tête commence à baisser au Bengale à partir de 1901, tendance qui apparaît plus tard dans les autres provinces (Panjab, Uttar Pradesh, 1921).

Au moment du partage de l’Empire (1947), le Pakistan oriental constitue l’une des régions les moins développées d’Asie. La population urbaine (recensement de 1951) n’atteint pas 5 p. 100 contre 15-20 p. 100 dans la plupart des autres pays. L’industrie est quasi inexistante, le commerce très modeste. Quant aux élites (administration, professions libérales, éducation...), elles sont d’autant plus faibles qu’elles sont constituées surtout d’hindous qui émigrent en Inde. Chiffre révélateur, sur les quatre-vingt-deux membres de l’Indian Civil Service (cadre des hauts fonctionnaires) dont hérite le Pakistan, seuls deux sont bengalis. Pour remplacer les hindous, étoffer l’administration, développer les services, il faut recourir à des réfugiés de l’Inde (les Biharis de langue urdu) et à des Pakistanais de l’Ouest. Cette situation sera ultérieurement l’une des sources de conflit entre les deux parties du pays.

Autre circonstance aggravante, ce territoire, déjà trop peuplé par rapport aux ressources disponibles, est exposé à des calamités naturelles dont l’ampleur est bien rarement dépassée dans le reste de l’Asie. Au XVIIIe siècle, la population relativement peu nombreuse pouvait éviter d’occuper (habitat, champs cultivés) une bonne partie des terres menacées par les inondations des fleuves et par les typhons. Mais, déjà en 1947, les hommes étaient contraints de cultiver même les terres les plus exposées; ce qui se traduit par un accroissement des pertes et des dommages lors des calamités.

Le mariage raté

Le mariage des deux Pakistans issus du partage de l’Empire se révèle boiteux dès le départ, car les deux régions n’ont pas grand-chose de commun à part l’islam et la volonté de se séparer de l’Inde. L’Ouest est dans l’ensemble plus avancé que l’Est, déséquilibre qui tendra plutôt à s’accentuer qu’à diminuer, pour maintes raisons, certaines inévitables. Même si les critiques faites au gouvernement central ont été parfois exagérées, force est de reconnaître que celui-ci aurait pu faire plus et mieux pour affermir ce curieux mariage.

Les élites modernes qui peu à peu se forment dans l’Est permettent à la population d’accentuer ses revendications (1966-1970). Les concessions tardives des Pakistanais occidentaux ne suffisent pas à calmer le jeu. Devant la montée des incidents sanglants, l’armée intervient avec une rare brutalité à Dhaka (Dacca), la capitale provinciale, dans la nuit du 25 au 26 mars 1971. L’insurrection se propage, l’armée renforce ses opérations, tandis que 10 millions de réfugiés sont accueillis en Inde. Les incidents de frontière se multiplient entre l’armée pakistanaise et les troupes indiennes. Finalement, à la suite d’un raid aérien des Pakistanais sur le nord de l’Inde, la guerre véritable éclate. Après quelques semaines, l’armée pakistanaise capitule à Dhaka, le 16 décembre 1971. Le Bangladesh, nouvel État, entre dans le concert des nations. Aux handicaps hérités de l’époque britannique s’ajoute une croissance économique, qui, sans être négligeable à l’époque pakistanaise, s’est révélée insuffisante par rapport à l’accroissement de la population. Là-dessus se greffent les destructions provoquées par la guerre, de grosses pertes matérielles et humaines.

Le nouvel État

Après tant de malheurs, le mauvais sort allait-il disparaître? Sheikh Mujib-Ur-Rahman, leader charismatique et père de l’indépendance, ne parvient pas à assumer ses lourdes responsabilités. Le pays est miné par les rivalités politiques, accentuées par les séquelles de la guerre. Désordres, corruption, luttes de factions s’accentuent, tandis que, sous la pression des événements, le régime se durcit. En 1975, à la suite de très fortes inondations, des carences de l’administration, de retards dans l’aide extérieure, la famine frappe avec son cortège de misère. En août, le président Mujib est assassiné avec des membres de sa famille par des militaires. Ceux-ci sont éliminés lors d’un autre coup d’État (nov. 1975). Par la suite, le général Zia-Ur-Rahman accède au pouvoir. Il mène certes rudement son pays, mais l’espoir renaît. Homme intègre et de bon sens, il provoque la relance de l’économie, rétablit l’ordre public. Il amorce par la suite un processus graduel de démocratisation, lorsque le destin frappe à nouveau. Le général Zia, devenu président, est assassiné par un groupe d’officiers (30 mai 1981). Après un intermède, le général Ershad, prend le pouvoir.

Les Bangladeshis, comme tant d’autres Asiatiques, sont profondément las des régimes autoritaires, voire dictatoriaux, militaires ou civils. Conscient de ces pressions, le général Ershad manœuvre pour essayer de parvenir à un système démocratique. À deux reprises, notamment en 1988, des élections ont eu lieu, mais elles ont été entachées de très graves abus.

Au fil des années, les mouvements d’opposition se renforcent. En décembre 1990, le général Ershad est renversé, ce qui permet l’avènement de la démocratie au Bangladesh. Aux élections législatives de février 1991, la bégum Khaleda Zia, veuve du président Zia-Ur-Rahman, obtient la victoire sur une autre femme, Sheik Hasina Wajid, fille de Sheikh Mujib. Peu après, la Constitution est modifiée. Le président perd ses pouvoirs au profit du Premier ministre (la bégum Zia) responsable devant l’Assemblée nationale. Le régime a besoin de se consolider. L’autorité de la bégum Zia n’est pas contestée au sein de son parti, mais il reste à voir l’usage qu’elle en fera. Ni elle ni certains de ses ministres n’ont d’expérience dans la conduite de l’État. Sheikh Hasina Wajid et la ligue Awami acceptent mal leur défaite. En 1991, des grèves ont éclaté dans les usines du secteur public. Les universités ont été le théâtre d’une vive agitation, opposant de manière indirecte les partis. Quant à ceux-ci, il faut qu’ils acceptent progressivement les règles du jeu démocratique. Tensions et rivalités sont aussi liées à une situation économique incertaine. Malgré des signes encourageants, les risques de turbulences ne peuvent être écartés. Or le pays a besoin d’un minimum de calme pour accélérer et le développement économique et le recul de la pauvreté.

Sur cette toile de fond intervient un facteur positif qui fait défaut dans beaucoup de pays du Tiers Monde: la relative homogénéité culturelle et ethnique. Même si près de 12 p. 100 de la population sont hindous, ils vivent en relativement bonne intelligence avec les musulmans. Ainsi, le Bangladesh ne souffre-t-il pas de ces rivalités communautaires ou régionales qui foisonnent en Inde, au Pakistan et dans bien d’autres pays.

Un gros point noir subsiste cependant: les Chittagong Hills Tracts, district montagneux peuplé de tribus aborigènes (environ 1,7 million d’habitants en 1991), les unes bouddhistes, les autres animistes. Isolées dans leurs forêts, ces tribus sont restées en marge des grands courants de l’histoire. Elles pratiquent encore les cultures itinérantes sur brûlis comme beaucoup d’aborigènes d’Indochine. La situation a pris une tournure alarmante depuis l’indépendance du Bangladesh. À la suite des empiétements des habitants des plaines et des maladresses du gouvernement, des poches d’insurrection sont apparues, que le gouvernement s’efforce de réduire par la manière forte.

Comme les autres pays musulmans, le Bangladesh connaît des poussées d’intégrisme, mais celles-ci sont plutôt limitées, et les partis religieux ont obtenu un score médiocre aux élections.

La population

La démographie pèse d’un poids très lourd sur le développement. Le recensement de 1951 marque la fin de la phase lente d’accroissement, soit 1,3 p. 100 par an, taux qui, à partir de 1960, passe à 2 p. 100, puis à 2,5 p. 100 pour baisser à 2,17 p. 100 en 1991. La mortalité est devenue stationnaire autour de 11,5 p. 1 000. La natalité est tombée de 45 p. 1 000 vers 1970 à 33 p. 1 000 en 1990, avec un taux de fécondité de 4,2 enfants par femme. L’espérance de vie atteint le seuil d’environ cinquante-six ans. D’autres estimations (Banque mondiale) donnent pour 1989 des taux de mortalité de 14 p. 1 000 et de natalité de 36 p. 1 000.

Dès 1960, sous le régime pakistanais, commence la propagande en faveur de la prévention des naissances, mouvement que reprend le gouvernement du Bangladesh. Toute une panoplie de moyens est utilisée: stérilisation (homme ou femme), stérilet, pilule, préservatifs. Dans l’ensemble, les mullahs (religieux) ne s’opposent pas à ces pratiques, car les autorités les ont gagnés à leur cause. Rappelons que l’islam, contrairement à ce que pensent les esprits étroits, ne s’oppose pas à la contraception. Déjà l’imam al-Ghazali, un des plus grands théologiens, l’admettait à la fin du XIe siècle! De 1980 à 1990, le pourcentage des couples pratiquant une forme de contraception serait passé de 13 à 34 p. 100 (femmes de 15 à 49 ans).

Ces efforts expliquent la baisse de la natalité et du taux de croissance. Néanmoins, cette dernière reste encore trop rapide par rapport aux ressources et à l’espace disponibles. De nombreux cadres sont inquiets, même si les chiffres du recensement de 1991 se sont révélés inférieurs aux prévisions.

Le taux d’urbanisation est passé de 5 p. 100 de la population totale en 1957 à environ 20 p. 100 en 1991, niveau qui reste bas pour l’Asie où des taux de 25 à 30 p. 100 sont devenus fréquents. Les capacités d’absorption des villes restent très inférieures aux besoins. Petite cité de province, Dhaka est devenue une agglomération d’environ 5,5 millions d’habitants où se multiplient les bidonvilles entre les terres basses inondées à la mousson et les beaux quartiers. Chittagong, le principal port, comptait 2 millions d’habitants à la fin des années 1980.

Dans les campagnes, le surpeuplement, déjà pesant au départ, ne cesse de s’aggraver. En 1991, la densité moyenne nationale atteint 750 habitants au kilomètre carré. Lorsqu’on déduit les Chittagong Hills Tracts très peu peuplés (8 600 km2), les marais et mangroves des Sundarbans presque vides (6 400 km2) et la place prise par les fleuves (7 200 km2), la densité moyenne passe à 815. Compte tenu des différences locales, les densités atteignent 1 000 et plus dans plusieurs districts. La relation terre-hommes est aggravée du fait des vastes régions exposées aux inondations et aux typhons, des terres basses gorgées d’eau même dans les conditions normales, de sorte qu’elles ne sont cultivables qu’en saison sèche (tabl. 1). On conçoit sans peine que les exploitations agricoles se fragmentent ou s’émiettent, ou, les mauvais coups du sort aidant, finissent par disparaître (tabl. 2).

Compte tenu des terres prises en métayage ou en fermage, seuls 8 p. 100 des exploitations tombent au-dessous de 0,4 ha, 21 p. 100 ont entre 0,4 et 1 hectare, 45 p. 100 entre 1 et 3, et 26 p. 100 ont 3 hectares ou plus. Ainsi, contrairement aux idées reçues, ce sont souvent les petits paysans qui concèdent leurs terres en location à d’autres moins pauvres.

La population active est de 24 millions sur 90 millions (recensement de 1981), signe d’une population très jeune. Le secteur agricole en absorbe 61 p. 100, les autres secteurs 39 p. 100. Les estimations pour 1989-1990 donnent respectivement 57 p. 100 pour l’agriculture, 31 p. 100 pour les services, 12 p. 100 pour l’industrie, qui occupe une place très modeste.

La pauvreté du pays et les facteurs démographiques exercent des effets non moins pervers sur l’éducation et la santé: écoles surpeuplées, manque d’enseignants de bon niveau et de matériel scolaire. En 1991, les 45 800 écoles primaires comptaient 1 instituteur pour 62 élèves. 87 p. 100 des enfants de cinq à neuf ans sont censés être scolarisés. Au niveau secondaire, le pourcentage baisse à 24 p. 100 pour les enfants de dix à quatorze ans. Les universités abritent 414 000 étudiants (1988). Au recensement de 1991, le taux d’alphabétisation (population au-dessus de 5 ans) était de 24,8 p. 100 seulement.

Les progrès dans le domaine de la santé se sont traduits par une baisse sensible de la mortalité, entre autres, grâce à la disparition à peu près complète des grandes épidémies et des véritables famines. La malnutrition affecterait environ la moitié de la population (estimation de la Banque mondiale), en particulier les femmes enceintes ou celles qui allaitent et les enfants de moins de cinq ans. La mortalité infantile, malgré une baisse et en dépit d’efforts accrus, reste élevée: de 100 à 110 pour 1 000 naissances (estimation de 1990). En 1988, on compte 875 hôpitaux (33 334 lits) et 17 475 médecins. Comme dans la plupart des pays du Tiers Monde, les populations urbaines bénéficient davantage des services d’éducation et de santé que le monde rural.

En outre, on ne peut négliger l’émigration de nombreux travailleurs. Le flot vers le Royaume-Uni s’est à peu près tari. Il a par contre grossi en direction du Golfe depuis les chocs pétroliers de 1973 et 1979. Entre 1981 et 1990, 613 000 Bangladeshis y ont trouvé du travail, de gros contingents de main-d’œuvre non qualifiée, mais aussi des cadres moyens et supérieurs. Par leurs économies envoyées au pays (plus de 800 millions de dollars par an), ces travailleurs permettent à leurs familles d’améliorer leur sort. Il faut néanmoins craindre que ces flux ne baissent, compte tenu du tassement de la croissance économique au Moyen-Orient.

Développement et planification

À l’époque pakistanaise, la réforme agraire a été facilitée par l’exode des zamindars hindous (à la fois propriétaires et percepteurs de l’impôt foncier sous les Britanniques). Les autorités ont introduit un plafond de la propriété (13 ha) plus ou moins appliqué. Après le départ des hindous, les grands domaines dépassaient rarement 3 hectares. Les anciens tenanciers des zamindars sont devenus propriétaires des terres qu’ils cultivaient déjà. Compte tenu des rapports de forces, il est exclu d’imaginer de nouvelles réformes vraiment radicales, situation qui aura peu de chance de changer, même dans le cadre démocratique instauré en 1991.

L’État est intervenu aussi par le biais des coopératives introduites sous les Britanniques et dont le nombre a augmenté. Les services agricoles ont été quelque peu renforcés.

Les investissements publics dans l’infrastructure – routes, voies ferrées, électricité – sont restés modestes. La complexité et le gigantisme des problèmes hydrauliques ont incité les autorités à donner la priorité aux mesures susceptibles d’accroître la production sans délai, grâce à l’irrigation (puits tubés à pompe, pompes sur rivière), aux engrais chimiques, puis aux nouvelles semences. Cette politique, qui a pris forme à partir de 1960, subsistera après la seconde indépendance.

En 1947, le Pakistan oriental est pratiquement dépourvu d’industries et son jute est manufacturé à Calcutta. Les autorités locales développent cette industrie. Quelques filatures et entreprises de tissage du coton voient le jour, ainsi que des cimenteries et les premières entreprises d’engrais azotés utilisant le gaz naturel découvert après le départ des Britanniques.

Le Bangladesh hérite d’usines à la fois dans le secteur public et le secteur privé, ces dernières appartenant pour la plupart à des Pakistanais de l’Ouest. Les aspirations socialistes de Sheikh Mujib et le manque d’entrepreneurs locaux entraînent la nationalisation de nombreuses industries, des banques et d’autres services, solution qui se solde par des pertes, des défauts de fonctionnement, de la corruption...

Le Bangladesh n’échappe pas aux courants de libéralisation économique qui commencent à souffler sur le sous-continent à la fin des années 1970. Le président Zia-Ur-Rahman amorce les changements qu’amplifie son successeur, le général Ershad, avec sa New Industrial Policy de 1982: dénationalisation des entreprises publiques, appel aux investissements privés étrangers, libéralisation du commerce extérieur, mesures d’allégement du contrôle des changes. Certaines entreprises sont privatisées, une partie des pesanteurs bureaucratiques reculent.

Néanmoins, l’agitation politique empêche le gouvernement d’appliquer les réformes avec assez de vigueur, de sorte que le Trésor public continue à subventionner les entreprises publiques en déficit. C’est pourquoi la bégum Zia et ses ministres relancent le mouvement en 1991, mais rencontrent également des difficultés, telles les grèves des travailleurs du secteur public qui craignent de perdre leur emploi à la suite des compressions d’un personnel pléthorique.

Au début des années 1980, le taux de croissance du P.N.B. était de 4 p. 100, chiffre encourageant, jusqu’au moment où la nature se déchaîne à nouveau: coup sur coup, en 1987 et en 1988, de très graves inondations et, en 1991, un cyclone extrêmement meurtrier.

Entre-temps, l’industrie se développe même si, avec 8 p. 100 du P.N.B., sa part reste modeste. Le gouvernement a créé une zone économique spéciale à Chittagong, axée sur l’exportation. L’industrie du vêtement, partie de zéro en 1980, assure un revenu de 710 millions de dollars en devises dix ans plus tard. La découverte de nouveaux gisements de gaz naturel près de Sylhet ouvre des perspectives d’exportation avec la création de nouvelles fabriques d’engrais azotés. D’autres industries ont des résultats modestes (tabl. 3).

L’apparition d’une classe d’hommes d’affaires, quasi inexistante en 1947 et très faible en 1971, est significative. Il s’agit d’industriels, de commerçants qui commencent à s’affirmer et à s’ouvrir, par diverses collaborations, au monde extérieur.

Routes et production d’électricité marquent des points, surtout la seconde, qui utilise le gaz naturel. Un grand projet va démarrer, la construction du premier pont (5 km) sur le Brahmapoutre en amont de Dhaka, entreprise gigantesque estimée à 500 millions de dollars.

La politique hydraulique

Le delta du Gange-Brahmapoutre est strié de multiples bras d’eau. Les deux fleuves, même en saison sèche, s’étalent par endroits sur une largeur de trois à cinq kilomètres. En cas de fortes inondations, le tiers du territoire est submergé pour des semaines. En effet, l’écoulement des eaux est très lent: à 150 kilomètres de la mer, l’altitude ne dépasse pas 10 mètres et les plus fortes marées surviennent pendant la mousson. De plus, les multiples bras d’eau changent volontiers de lit, découvrant de nouvelles terres et faisant disparaître des champs cultivés.

De leur côté, les typhons frappent les zones côtières et les îles dans l’estuaire du Gange-Brahmapoutre. Vides jusqu’à la fin du XIXe siècle, ces dernières sont aujourd’hui densément habitées et cultivées. On imagine les dégâts lorsqu’une vague de 6 à 7 mètres de hauteur déferle sur les terres, chassée par un vent de 200 à 250 kilomètres par heure. Le plus terrible cyclone reste celui de 1970 qui fit environ 500 000 morts et causa d’innombrables dommages aux cultures et aux habitations. Le cyclone de 1991 fit 150 000 morts et provoqua des dégâts matériels très importants, entre autres dans la nouvelle zone industrielle de Chittagong.

Comment contenir les fleuves et barrer la route aux typhons? Études et constructions de digues commencent entre 1950 et 1960. Néanmoins, le gigantisme des problèmes retarde toute solution. Interviennent aussi des facteurs de politique internationale. Les grands fleuves sont déjà presque pleins lorsqu’ils entrent au Bangladesh. Des travaux s’imposeraient donc au Népal et en Inde avec l’appui d’organismes internationaux comme la Banque mondiale. Pendant longtemps, l’Inde a préféré se limiter à une approche strictement bilatérale avec Dhaka.

Sur le plan technique abondent les pièges et les contradictions. La digue doit-elle pouvoir résister à toutes les calamités ou non? Le cyclone de 1991 a, par exemple, détruit plusieurs digues par sa puissance foudroyante. Il ne faut pas oublier les risques résultant de flots grossis en aval par les endiguements en amont, ainsi que les délicats problèmes d’entretien. Enfin, les coûts sont très élevés. À elles seules, les études (cinq ans) du plan proposé par la France après les inondations de 1988 nécessiteraient 146 millions de dollars. L’ensemble des travaux échelonnés sur vingt à vingt-cinq ans pourrait exiger 10 milliards de dollars ou plus.

À côté de ces travaux, qui ne sont pas tous indispensables, existent des solutions moins onéreuses: la technique des casiers, petits périmètres protégés par des digues de terre, l’amélioration des canaux de drainage naturel par dragage, ces opérations absorbant plus de bras que de machines.

En ce qui concerne les typhons, interviennent des systèmes d’alarme incitant les populations à se mettre à l’abri. Par rapport à 1970, on relève des progrès en 1991, mais les typhons sont capricieux. S’il est facile de les localiser en mer, il n’est guère possible de prévoir où ils vont frapper. Les abris en dur, autre remède, se sont révélés trop peu nombreux en 1991.

Conscients de ces échéances, dès les années 1960 les autorités se sont préoccupées d’agir à court et à moyen terme pour stimuler la production. Situation curieuse, ce pays, gorgé de rivières et de nappes phréatiques, n’était guère cultivé en saison sèche (de novembre à avril), faute d’irrigation. L’apparition des pompes Diesel sur les berges et des puits tubés à pompe captant l’eau souterraine sont en train de modifier le paysage. Développer les cultures en saison sèche présente de nombreux avantages: pas de risques d’inondations, beaucoup moins de parasites qu’à la mousson.

La surface cultivée nette (topographique) n’a pratiquement pas changé: environ 8,7 millions d’hectares ou un peu plus. En revanche, la surface brute (doubles ou triples récoltes annuelles sur le même sol) augmente grâce à l’irrigation: en 1970, 12,5 millions d’hectares bruts, en 1986-1987, 13,8 millions.

Après les principales cultures (riz, blé, jute, tabl. 4) viennent des cultures secondaires, une partie d’entre elles irriguées en saison sèche, d’autres dépendant de la mousson: 573 000 hectares de légumineuses et autant d’oléagineux, 196 000 hectares de canne à sucre, 420 000 hectares de fruits, légumes et épices.

Les surfaces de riz «aus» et «aman» fluctuent au gré des moussons et des inondations. Les rendements ont augmenté faiblement pour se situer à la fin des années 1980 autour de 950 à 1 000 kilos par hectare (riz décortiqué) pour l’aus, 1 300 pour l’aman. De vastes surfaces de terres basses ne peuvent accueillir les variétés naines à haut rendement qui seraient noyées, et les engrais chimiques risquent d’y être emportés par l’eau. Quant aux traitements antiparasitaires, ils ne jouent qu’un rôle très modeste.

Le rendement des cultures irriguées est nettement supérieur (tabl. 5).

Le riz «boro» et le blé – celui-ci presque inexistant en 1970 car il exige moins d’eau que le riz – sont les principaux bénéficiaires de ces progrès: ils absorbent le gros des applications d’engrais chimiques dont la consommation totale atteignait, en 1986-1987, 915 000 tonnes d’urée, 385 000 tonnes de triple superphosphate, 66 000 tonnes de potasse. Le riz décortiqué boro donne en moyenne 2 400 kilos par hectare (3 200 de paddy), niveau fort honorable au stade où se trouve le Bangladesh, le blé environ 2 200 kilos par hectare, ce qui est aussi un bon résultat pour une première étape. Il n’est pas rare de rencontrer des paysans qui dépassent ces normes.

Si encourageants soient-ils, ces progrès restent trop limités par rapport à la croissance de la population (tabl. 6).

La production de jute stagne autour de 900 000-950 000 tonnes de 1970 à 1985. Après une hausse au début des années 1980, elle baisse à 800 000 tonnes en 1989-1990.

En 1950, le Pakistan oriental couvrait – mais difficilement – ses besoins en grain. Lorsqu’il est devenu Bangladesh à la fin de 1971, il importait 1,55 million de tonnes de riz et de blé par an, chiffre qui tend plutôt à augmenter qu’à baisser au fil des années: moyenne annuelle, 1,75 million de tonnes entre 1980 et 1985, 2,6 millions en 1984-1985, de 1,5 à 1,7 million de 1988 à 1991.

Les progrès sont brusquement enrayés par trois années de calamités naturelles: très graves inondations en 1987, inondations peut-être sans précédent en 1988 et typhon en 1991. Dans ces conditions, seul un accroissement des importations permet de remplacer au moins une partie du grain détruit.

Niveau de vie et justice sociale

La misère recule trop lentement, ce qui est assez normal étant donné la croissance relativement faible de l’économie et le poids des calamités naturelles liées au manque d’espace.

Des changements apparaissent néanmoins dans les districts avancés (Comilla entre autres) où, depuis plusieurs années, les salaires des manœuvres agricoles augmentent en termes réels. Les offres d’emploi, surtout hors de l’agriculture, s’élargissent grâce à la diversification de l’économie rurale (services, petites industries, pêche, légumes, etc.), phénomène qui se retrouve dans d’autres pays d’Asie.

Les paysans sont durs à la tâche et avisés. La vive progression du riz boro en est la preuve, mais l’exiguïté des terres cultivées, l’accroissement du nombre des paysans sans terre créent des conditions de vie précaires.

En outre, le climat social s’alourdit. Dans les villages, la société est divisée. Le moindre litige foncier peut finir par un meurtre; violences, abus et conflits entre les riches (peu nombreux) et les pauvres se multiplient. Quant à l’administration locale, elle a souvent partie liée avec les notables. La corruption est très répandue.

Le climat des villes est marqué par la prolifération des bidonvilles. En face d’eux s’étale le luxe des riches, nouvelle classe, dont l’ascension sociale est peut-être due à leur talent, à la corruption ou aux deux.

On notera par ailleurs des réussites étonnantes, comme la Grameen Bank qui fait crédit aux paysans pauvres et qui, malgré l’ampleur croissante de ses opérations, reste une entreprise fort bien menée. De nombreuses organisations privées, bangladeshis ou étrangères, sinon les deux à la fois, participent par de petits projets ruraux et urbains à l’aide aux plus misérables. Même si les chiffres du revenu par tête, en l’occurrence 185 dollars en 1990, sont très approximatifs, le Bangladesh est un des pays les plus pauvres du globe.

Les relations économiques extérieures

Malgré des progrès, notamment pour les exportations nouvelles (vêtements, cuir, crevettes congelées), le commerce extérieur conserve une place modeste (tabl. 7).

L’aide étrangère (Japon, pays occidentaux, Banque mondiale principalement) continue à jouer un rôle décisif en assurant à peu près les trois quarts des dépenses de développement. On peut noter l’apparition d’investissements privés étrangers en coopération avec des entreprises locales dans le textile et le vêtement.

Le Bangladesh est aussi soutenu par une multitude d’organisations privées. Le montant de l’aide totale annuelle distribuée s’élève à 2 milliards de dollars environ alors que celui de la dette est de 11 milliards de dollars en 1991.

Le Bangladesh constitue un des cas les plus difficiles de développement, ce qui ne veut pas dire que son avenir soit sans espoir. Les signes positifs pourraient se renforcer peu à peu: progrès de l’irrigation, nouvelles classes d’entrepreneurs et création d’industries, gaz naturel abondant, début de réformes économiques bien orientées. Le Bangladesh va-t-il être de nouveau victime de ses vieux démons, divisions, instabilité, ou, au contraire, l’économie et la société vont-elles profiter d’un leadership plus efficace que par le passé dans le renforcement du cadre démocratique?

La politique étrangère

Les relations entre l’Inde et le Bangladesh, conséquence du rôle décisif de New Delhi dans la libération du pays, n’ont pas duré longtemps. Les frictions se sont aggravées après l’arrivée au pouvoir des militaires en 1975. Les Indiens sont soucieux de l’instabilité politique. Leurs voisins se plaignent qu’une partie de l’eau du Gange est dérivée vers Calcutta en saison sèche. D’autres litiges existent concernant les Bangladeshis qui émigrent clandestinement en Inde. On ne saurait néanmoins parler d’antagonismes aigus, car des relations relativement étroites demeurent dans maints domaines.

Le Bangladesh a pris l’initiative en 1980 de créer la South Asia Association for Regional Cooperation (S.A.A.R.C.). Malgré bien des tensions entre l’Inde et le Pakistan, voire entre l’Inde et le Sri Lanka, l’Association progresse à petits pas vers une meilleure entente régionale (Inde, Pakistan, Bangladesh, Sri Lanka, Népal, Bhoutan, Maldives).

Le Bangladesh entretient des relations cordiales avec les pays occidentaux, le Japon, la Chine et les pays arabes.

Bangladesh
état d'Asie, au N.-E. du subcontinent indien; 143 948 km²; env. 120 000 000 hab.; cap. Dhâkâ. Nature de l'état: rép. de type présidentiel. Langue off. dep. 1988: bengali. Monnaie: taka. Relig.: islam (83 %), hindouisme (10,5 %). Géogr. phys. et hum. - Le pays est une vaste plaine submersible qui correspond à la moitié orientale du delta du Gange et du Brahmapoutre, limitée à l'E. par les reliefs plus accidentés des chaînes prébirmanes. Il connaît un climat de mousson chaud, très arrosé de mai à octobre (2 000 mm de pluie par an). La plaine deltaïque est souvent ravagée par les cyclones et les crues annuelles (désastres en 1974, 1987, 1988, 1991). Les sols alluviaux fertiles sont propices à la riziculture, qui autorise des densités de 800 hab. au km². La pop., rurale à plus de 85 %, a une croissance de plus de 2,5 % par an. Le sous-développement est extrême. Le Bangladesh fait partie des pays les moins avancés. Chittagong et Dhâkâ sont ses deux princ. centres économiques. Hist. - Partie intégrante du Pakistan dep. 1948 (Pakistan oriental), le Bangladesh ("pays du Bengale") a proclamé son indépendance en 1971, quand l'Inde eut vaincu le Pakistan. Le régime réformiste de Mujibur Rahman, co-fondateur de la ligue Awami (1949), héros de l'indépendance, Premier ministre, puis président de la Rép., miné par l'autoritarisme, le népotisme et la corruption, fut renversé en 1975 par un coup d'état militaire et M. Rahman fut exécuté. Ziaur Rahman, son successeur, mit fin à la monoculture du jute; il fut renversé et tué par des militaires rebelles. Mohammed Ershad prit le pouvoir en 1982, mais dut démissionner sous la pression d'un mouvement populaire en 1990. Khaleda Zia, veuve de l'anc. prés. Ziaur Rahman, est devenue Premier ministre après la victoire du parti national bengalais aux élections de 1991. En 1996, le parti national a été vaincu par la ligue Awami et Hassina Wajed, fille de Mujibur Rahman, est devenue Premier ministre. Le problème de la répartition des eaux du Gange et du sous-sol marin, riche en gisements de gaz, provoque des tensions avec l'Inde.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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